L'Inde: le pays qui n'aimait pas les femmes ?

Comment décrire la position sociale des femmes dans un pays aussi vaste et complexe que l’Inde ? Répondre à cette question relève du défi. Certes l’Inde est la plus grande démocratie du monde, elle a eu comme dirigeant une femme, Indira Gandhi, et ses superbes actrices s’affichent sans complexe sur les écrans bollywoodiens. Et pourtant, l’Inde demeure l’un des pays où la condition des femmes est la plus dure au monde.

 

 

 

L’Inde est le pays des contradictions et de tous les paradoxes. Selon le World Economic Forum et le Programme des Nations Unies pour les Femmes, le pays occupe une bien mauvaise place dans le classement des Etats en matière d’égalité Hommes/Femmes et pour les progrès réalisés en matière d’émancipation féminine. C’est aussi, encore aujourd’hui en dépit d’immenses progrès, le pays où les infanticides de petites filles sont les plus nombreux. Et pourtant l’Inde change et se trouve à un tournant de son histoire. Pays émergent pleinement ancré dans la mondialisation, de plus en plus urbain à l’image de ces métropoles monstres que sont Delhi ou Mumbai, l’Inde est aussi freinée dans son ascension économique et ses mutations sociales par le poids des traditions et des conservatismes. Le système injuste et inégalitaire des castes a été  aboli depuis 1950 par l’article 15 de la Constitution, la scolarité est obligatoire et gratuite pour tous les enfants de 6 à 14 ans depuis le 1er avril 2010 et le mariage des enfants, comme la sélection des fœtus sont interdits par la loi depuis 1994. Et pourtant, les lois, moins fortes que la coutume, sont fréquemment détournées, contournées et parfois ignorées.

 

 

 

Selon l’indice d’inégalité de genre, calculée par l’O.N.U, l’inde se classe au  130e rang sur 183 Etats.  (Source: UN Women)
Selon l’indice d’inégalité de genre, calculée par l’O.N.U, l’inde se classe au 130e rang sur 183 Etats. (Source: UN Women)

mariage

« Je ne suis pas encore fiancée, mais plus tard ma famille choisira un mari pour moi. C’est toujours les familles qui décident. Je devrai me marier à la fin de mes études. Ma famille accepte le fait que je veuille en faire et que je devienne professeure. S’il n’y avait pas Sambhali, je ne pourrais cependant pas à l’école. Je ne choisirais par contre pas mon mari, c’est ma caste qui le choisira pour moi. Cela ne me dérange pas, car c’est la tradition et je ne m’inquiète pas car ma famille a déjà choisi un bon mari pour ma sœur. J’aime toutes les traditions, mais moi je voudrais quand même que ma fille puisse choisir son mari. »

 

 

 

Guddi Dehara, 14 ans, élève à Sambhali

 

 

 

En Inde, c’est le chef de famille – donc le père – qui a la responsabilité de marier ses enfants, surtout ses filles, dès l’âge de la puberté. L’idée selon laquelle la femme était par nature sensuelle et instinctive a toujours prédominé. Il fallait donc qu’elle passe d’une tutelle à une autre, de celle de son père à celle de son mari, avant qu’elle ne tombe amoureuse de quelqu’un d’autre que celui auquel elle était promise. L’âge moyen du mariage en Inde est aujourd’hui de 19 ans, mais varie considérablement d’un Etat à l’autre, entre ville et campagne, et selon son statut social. Si les familles des classes moyennes et supérieures urbaines retardent l’âge du mariage, il n’en est pas de même dans la majorité des campagnes où les jeunes filles sont unies très tôt.

 

La célébration des noces est prise en charge par la famille de la mariée et c’est l’occasion pour elle de montrer sa valeur à tous. Le nombre des invités dépassant souvent 500 personnes, les dépenses liées aux festivités sont particulièrement lourdes. Le rituel en lui-même est assez court, mais la fête, elle, peut durer plusieurs jours. Après son mariage, la jeune épouse quitte la maison familiale pour aller dans celle de son mari. Elle devra se soumettre à l’autorité de sa belle-mère, donner un fils et participer aux tâches domestiques. Si le couple ne peut pas avoir d’enfants, le mari peut se remarier, mais l’ex-épouse devra rester à la maison comme servante, ou, honte suprême, repartir vivre chez ses parents. La situation des veuves est encore pire. Son mari mort, la veuve ne pourra se vêtir que de blanc, ne plus porter de bijoux, etc. Sans aucune ressource, elle est presque entièrement mise à l’écart de la communauté.

 

Certaines d’entre elles sont recueillies par des associations pour y travailler, comme à Sambhali et Sulabh International. 

 

 

 

école

«  J’avais une terrible pression car ma famille ne voulait pas que j’aille à l’école et m’a toujours empêché d’y aller. Aujourd’hui, si une fille a la chance de faire des études ou autre chose pour s’émanciper, alors elle doit le faire. Et si elle le fait, elle peut le faire mieux qu’un homme. »

 

Monica, 22 ans, étudiante et ancienne élève à Sambhali

 

 

 

La faible position sociale des filles dans le milieu familial et dans la société a toujours été un frein à leur scolarisation. Les éduquer est traditionnellement considéré comme une dépense inutile. Les petites filles issues des communautés les plus défavorisées (basses castes, familles musulmanes, groupes tribaux) ont encore moins de chance d’aller un jour à l’école. Leur utilité aux tâches domestiques et l’absence de toilettes pour les filles demeurent de puissants freins à leur scolarisation.

 

Néanmoins les progrès accomplis ont été énormes depuis cinquante ans. Encore en 1961, un tiers des Indiens étaient alphabétisés (mais 15% des femmes) Aujourd’hui les deux tiers de la population indienne est alphabétisée, mais l’écart entre les hommes et les femmes est toujours là : 65% des femmes au recensement de 2011 contre 82,14% pour les hommes. L’écart est encore plus important après la Troisième, et extrêmement défavorable aux femmes dans l’enseignement supérieur.

Les associations, comme Sambhali, viennent pallier les carences notoires de l’école publique et convaincre les parents de laisser leur fille aller à l’école. Govind Rathore, le président, se rend dans un quartier ou un village pour créer un nouveau centre, discute avec le chef de la communauté pour le convaincre du bien-fondé de l’éducation des filles. Si celui-ci accepte, et ce n’est pas toujours, il faut ensuite trouver un local qui accepte de recevoir des enfants issus des basses castes, ce qui n’est pas toujours facile. Les femmes qui travaillent à Sambhali en confectionnant des vêtements revendus en boutique, gagnent un peu d’argent dont une partie servira à financer les études de leurs enfants.

 

 

 

 

 

 

infanticides

« Tout est lié aux traditions,: les castes, les mariages, la dot… La dot, c’est un gros problème car c’est une charge financière très lourde pour les familles. C’est pour cela que les parents ne veulent pas de filles. Quand une femme sait qu’elle attend une petite fille, il n’est pas rare qu’elle avorte. Quand des filles naissent, parfois elles sont tuées. Au Rajasthan, les choses changent car ce n’est plus possible de savoir par avance l’âge du bébé. Le Premier Ministre, Modi, a mise en place plusieurs actions: si une famille a une fille, le gouvernement peut lui donner une allocation de 3000 roupies, mais aussi lui offrir une éducation gratuite, l’accès aux soins dans les hôpitaux publics. Tous ces avantages sont importants car même si la femme travaille, elle sera toujours moins bien payées qu’un homme. »

 

Mukhta RATHORE, Jodhpur

 

 

 

Depuis des siècles, la dépréciation des filles au sein des familles s’est traduite par leur élimination physique dès la naissance, soit par infanticide soit par négligence volontaire. Un tournant est intervenu dans les années 1970 avec la législation de l’IVG et l’arrivée de techniques de dépistage prénatal (échographie en 1979). En permettant de détecter le sexe des fœtus, elles ont entraîné un recours massif aux avortements de fœtus féminins. Les petites cliniques privées se sont multipliées et leur slogan publicitaire était clair : « Dépensez 5000 roupies maintenant, économisez 500 000 roupies plus tard », autrement dit, si vous attendez une fille, avortez maintenant pour ne pas avoir à payer de dot.

 

L’avortement sélectif est interdit depuis 1994, mais la loi est systématiquement contournée. Par conséquent, le surnombre d’hommes en Inde a été multiplié par 10 depuis 1901 et on compte 940 femmes pour 1000 hommes. Ce ratio dépend bien sûr des régions : le nombre de femmes est très déficitaire dans les Etats du Nord (Rajasthan, Gujarat, Pendjab, Uttar Pradesh) et beaucoup plus équilibré dans les Etats du Sud (Tamil Nadu, Kérala).

 

 

 

violences

« Si une femme a besoin d’aide, qu’elle soit à Sambhali ou non, elle sera aidée par toutes les femmes de l’association. L’année dernière, l’une d’entre elles se faisait battre tous les jours. Chaque fois que nous l’interrogions sur sa situation, elle disait juste qu’elle était tombée. Mais un matin, elle est arrivée avec un œil totalement fermé. Les choses ne pouvaient plus continuer ainsi. Nous devions l’aider. Alors nous avons marché jusque devant chez elle, toutes ensemble. Son mari a ouvert la porte et nous n’avons rien fait. Nous sommes juste restées là devant, chaque femme l’une derrière l’autre, en silence. Cela a suffi pour qu’il ne recommence plus. C’est la preuve qu’ensemble nous pouvons agir, qu’ensemble nous avons du pouvoir. »

 

Mukta RATHORE, Jodhpur

 

 

 

Plus d’un tiers des femmes déclarent avoir été battues par leur conjoint pour n’avoir pas « bien cuisiné » ou pour d’autres raisons toutes injustifiables. De nombreuses femmes maltraitées préfèrent mourir plutôt que de continuer à vivre dans de telles conditions. Le suicide est d’ailleurs la principale cause de mortalité prématurée chez les femmes entre 15 et 49 ans. Les violences sexuelles sont aussi particulièrement répandues et très peu condamnées. Après le viol en réunion et le meurtre d’une jeune étudiante dans un bus à Delhi en décembre 2012, les médias et la société civile ont commencé à réagir et forcé les autorités à réagir avec plus de fermeté.

A Sambhali, les femmes se retrouvent dans des centres, deviennent membres d’une communauté parallèle qui leur apporte du soutien et dans laquelle elles se sentent protégées. Cela leur permet de se sentir plus en confiance, d’être reconnues dans la rue et d’avoir leur propre statut qui, en quelque sorte, les protégerait. Aux jeunes filles, on apprend à différencier les actes de tendresses et les actes plus ambigus. Ils sont incités à crier « Non, non, non ! » lorsqu’elles subissent un « bad touch ». Les petites filles qui n’ont pas l’habitude de s’exprimer apprennent à le faire à Sambhali.

 

 

 

 

nord et sud

« Dans le sud de l’Inde, le taux d’illettrés chez les femmes est très faible et l’éducation est en général plus développée. En terme d’indépendance ou d’estime de soi, Mumbai et le sud l’emportent sur le nord. Les femmes peuvent sortir seules, ont un travail. C’est aussi parfois le cas dans les grandes villes du nord. »

 

Imam Nigar, vice-présidente de Sulabh international, Delhi

 

 

 

Dans le domaine de l’éducation comme dans d’autres, la situation des femmes est plus favorable dans le sud que dans le nord du pays. Des Etats tels que le Kérala ou le Tamil Nadu sont particulièrement en avance dans l’égalité homme-femmes dans tous les domaines.  C’est aussi dans ses Etats que le taux d’activité professionnelle des femmes est le plus élevé. En revanche, la situation reste très alarmante dans les grands Etats du nord: Gujarat, Rajasthan, Uttar Pradesh et Pendjab.

 

Ces contrastes se retrouvent aussi entre villes et campagnes. Les jeunes urbaines étudient presque en nombre égal avec les garçons à l’université et sont insérées dans les pans les plus dynamiques de l’économie indienne (services technologiques, financiers, etc.) Dans ce dernier secteur, très qualifié, les femmes y sont même plus nombreuses que les hommes. L’émergence économique du pays est une chance pour ces jeunes urbaines diplômées  qui s’émancipent rapidement.

 

 

 

castes

« La rupture entre castes est très forte, encore aujourd’hui. Beaucoup de personnes de la caste des guerriers ne veulent pas rentrer dans notre maison, ne boivent pas l’eau dans les verres, ne mangent pas dans nos assiettes, car des Intouchables travaillent chez nous. »

 

 

 

Mukta Rathore, Jodhpur

 

 

 

Le système des Castes est une répartition des tâches dans la société indienne en fonction de sa naissance. D’après les Ecritures sacrées, il existe quatre castes (Varna) : les brahmanes, les guerriers, les commerçants, les shoudrâs qui assurent les travaux manuels. Mais la réalité est plus complexe car il existe des milliers de castes dont se réclament les Indiens. Les hors-castes sont désignés par le terme Dalit (opprimé) ou Intouchable. Ils représentent 16% de la population indienne et sont chargés des travaux les sales.

 

Le système des castes a été officiellement aboli par la Constitution et ne peut intervenir dans le règlement des affaires judiciaires. Pourtant, ce système est solidement ancré dans les mentalités et les traditions.

 

Une femme indienne, a fortiori divorcée ou veuve,  n’appartenant à aucune caste occupe le pire statut dans la société indienne.

 

 

 


en savoir plus

Pour en savoir plus sur la position et l'évolution des femmes en Inde, on pourra, entre autres, consulter l'excellente synthèse de Bénédicte Manier dans Goéconfluences: "Les femmes en Inde, une position sociale fragile dans une société en transition" (24 mars 2015)

Ainsi que l'article de Kamala Marius dans la même revue en ligne: "les inégalités de genre en Inde" (28 novembre 2016)